LA FESTE DES FOUS

Par Stéphane Matte et Nathalie Martineau

Les hommes habillés en femme, le concours de grimaces ou les batailles générales dans les rues; des festivités en constante évolution!

La  Feste des fous ou la Fête à l’envers était le nom donné à une longue période de festivités regroupant plusieurs petites célébrations. Pour ce qui est de sa durée, les historiens ne s’entendent pas sur des dates précises. Certains disent que c’était un délai assez court entre Noël et le Jour de l’an; pour d’autres il est question d’un long mois de réjouissances durant du 6 décembre, jour de saint Nicolas, au 14 janvier, l’octave de l’Épiphanie.

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La  Feste des fous atteint son apogée entre le XIIe et le XVIe siècle, principalement dans les villes de France. Plusieurs moments forts composaient ces grandes festivités. Ils s’appelaient la Fête de l’âne, la Fête des enfants et la Fête des innocents. Au fils du temps, toutes ses fêtes se sont confondues, transformées et surtout adaptées, essayant de conserver leur but premier, soit la fête religieuse.

La Fête de l’âne :

On peut considérer cette célébration de la naissance comme une des premières fêtes qui donnera vie à la  Feste des fous. Elle se déroule entièrement à l’intérieur de l’église : une femme vêtue d’une robe bleue et d’une longue coiffe fait son entrée assise sur un âne, tenant dans ses bras un nouveau-né, représentant ici l’Enfant-Jésus et sa mère Marie.

La Fête des enfants :

Il est totalement faux de croire qu’au Moyen Âge on n’aimait pas les enfants et que l’on ne s’en souciait que très peu. Les paysans s’amusaient beaucoup avec leurs enfants. Dans toutes les classes sociales, on désirait des enfants et on s’ajustait à leur naissance. Puisque les enfants avaient une place de choix dans la société médiévale, pourquoi ne pas leur donner un temps de festivité qui démontrerait que l’on pense à eux? Les jours de la fête des enfants devenaient donc, pour les petits garçons et les petites garces (garce étant le féminin de garçon), jours de repos. On les habillait proprement, on leur donnait des présents, on les aidait dans leurs tâches à l’école, etc.; tout pour les rendre heureux quoi!

La Fête des innocents :

Mais qui dit enfant, dit sans défense; qui dit sans défense, dit innocence! Alors une autre fois, la fête à changé de sens; elle a bifurqué vers l’entraide du faible d’esprit. Le faible d’esprit se percevait de deux façons différentes à l’époque. Pour beaucoup, il répugnait et pour d’autres, il amusait. Certains croyaient qu’il était marqué du signe de Dieu pour faire réfléchir l’Homme de sa vie de péchés. Déjà, on se disait que le simple d’esprit se comportait comme les enfants et voyait la vie avec simplicité. De ce fait, celui-ci pouvait-il être pareil ou mieux que le sage? L’innocent au Moyen Âge comprenait donc l’enfant, le fou, le pauvre et même la prostituée. Si Dieu aimait ces gens, alors le peuple aussi les aimerait! Le fou devint alors l’emblème de la sympathie et on se mit à le célébrer. Pour crier haut et fort que l’on appuyait les innocents, on décida aussi de s’habiller comme eux ! Dès lors le curé pouvait, une fois l’an, se vêtir en putain et le bourgeois en pauvre, et ce, sans risque! 

En contradiction, le fou représentait aussi le Mal qui l’avait puni pour tous les péchés de l’Homme. Il errait sans ami, sans famille, sans amour. On allait jusqu’à dire que le Diable prenait possession de son âme. Il est vrai, le fou faisait peur. On le représentait dans les poèmes, les livres ou les images du temps comme un homme en haillons ou nu, laid, bossu; il criait courait, et effrayait les gens. Cette idée que le dément était possédé du Malin amena l’homme à se vêtir de peau d’âne, à se barbouiller de noir et à courir les rues en hurlant à la lune, pour se défouler tel le dément qui sait si bien le faire.

La Feste des fous :

Toutes ces fêtes, comme on le mentionne plus haut, en se mêlant les unes aux autres prirent le nom de la  Feste des fous. Le premier but de la fête : crier au peuple que les plus riches devaient être contestés. On se moquait du trop grand pouvoir qu’exerçait la richesse sur la pauvreté.

On y faisait du théâtre drôle, se moquant des travers du genre humain! On y jouait souvent « La farce des trois nobles ». L’histoire racontait que trois nobles revenant de la chasse, par une sombre fin d’après-midi, marchèrent près du cimetière et virent venir vers eux leur propre squelette. Celui-ci leur annonçait que la Mort viendrait quand même les chercher et ce, qu’ils soient pauvres ou riches.

Il y avait aussi « la danse macabre » montrant une belle et jeune femme nue dansant avec la Mort. Celle-ci lui apprenait que sa beauté ne ferait jamais reculer le jour de sa dernière heure, de son trépas. Morale de cette histoire : beauté ou richesse, la vie est éphémère pour tout le monde.

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Au fils du temps, ces douces moqueries prirent la forme de satires; rien de bien méchant ou violant, juste une façon franche de dire au peuple que trop souvent ils croyaient tout ce qu’on leur disait ou vendait. On leur disait aussi de faire attention aux clercs qui, trop souvent, abusaient du peuple par leur grand discours sur le péché. On faisait également des farces (théâtre populaire) où l’on vendait des objets ayant appartenu à Jésus ou à tous autres grands personnages bibliques : une plume du poulet mangé lors du dernier repas de Jésus, un morceau de la planche de l’arche de Noé, un fragment de la tablette de pierre où étaient inscrits les Dix Commandements de Dieu. Toutefois, les clercs pouvaient également se venger amicalement de ces satires en chantant de fausses messes, en inventant des sermons sans queue ni tête, en portant au ridicule le trop sérieux auxquels ils habituaient le peuple.

Lors de certaines Festes des fous, il y eut des débordements. Il y eu, bien sûr, quelques parades vulgaires dans les rues de la ville, appelées « la cavalcade » où on y faisait des gestes érotiques, on riait, on s’amusait. Rien de bien grave. Cependant, dans certaines villes, quelques groupes de personnes, bien souvent des étudiants ou des apprentis, firent tourner la fête en véritable cauchemar : viols collectifs, bagarres dégénérescentes, meurtres, pillages de boutique, incendies au centre-ville, etc. Par chance, cette montée de violence ne fut pas monnaie courante et pris peu d’ampleur.

Mais le trop grand débordement de la fête a su lui donner mauvaise réputation et dès 1400, l’Église demandait son interdiction dans plusieurs cités. Le peuple triste d’une pareille décision décida de prendre cette fête en main et pour ramener le plaisir. On inventa des jeux interactifs plutôt drôles, dont « le roy fou ». Un jeu qui, sans aucun doute, est comparable à un jeu contemporain : on fabriquait un paravent de bois sur lequel on peignait le corps d’un roi, mais au lieu du visage il y avait un trou pour qu’on y passe la tête. Puis, tel un roi sérieux, les participants y faisait une grimace, la plus laide qui soit! Le gagnant, la plus horrible grimace, était récompensé de vêtements dispendieux, de nourriture abondante ou d’une somme d’argent considérable. Certaines villes acceptaient de donner des prix de présence ainsi que des récompenses pour tous ceux qui faisaient de ces festivités une fête civilisée. Les princes régnant sur une ville qui participait de façon originale à la fête, avaient le droit de donner des cadeaux au maire ainsi qu’aux habitants. La douce folie revenue, on décida même de nommer un évêque des fous qui, durant l’année, travaillait à inventer la prochaine   Fête des fous. Il recevait même un budget assez élevé pour ses préparatifs.

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À partir de ce moment, la  Feste des fous se devait d’être plus ludique, plus burlesque et sans connivence avec la religion (pour éviter tout débordement qui pourrait mettre en difficulté la notion divine). Chaque quartier, chaque faubourg, chaque ville s’unissaient pour monter des spectacles plus fous les uns que les autres. La fête devint un événement familial. Les enfants venaient s’y amuser : les garçons y recevaient des fruits et les filles des fleurs. Les jeunes hommes, quant à eux, participaient à des concours de poésie pour y charmer les jeunes femmes.

Aujourd’hui, la  Feste des fous est hélas méconnue. À tort, elle a été détestée, laissant une fausse image du Moyen Âge. Elle est passée de sérieuse à burlesque, du carnaval à la mascarade. À nous, qu’a-t-elle laissé comme image, comme héritage?fous1

Les Saturnales, une fête romaine :

La Fête des fous est un dérivé de la fête païenne appeler les saturnales : une étrange fête romaine du 17 au 24 décembre. Pour l’occasion, Rome se laissait aller à un grand désordre social. Les esclaves avaient droit de commander leur maître et ces derniers devaient les servir à la table. On décorait les maisons. On choisissait parmi les soldats un homme nommé empereur. Les Romains, habillés en femme, portaient des masques d’animaux ou de démons.

Les Goliards? :

La Fête des fous a donné naissance à un groupe de jeunes ecclésiastiques qui a fait de la dérision une spécialité. On les appelait « les Goliards ». Leurs sermons étaient parodiques. Dans leurs histoires, ils « fouettaient » les femmes pour se moquer d’un ancien rituel de fécondité, ils représentaient des scènes de vive colère contre les vieux, démontrant qu’ils avaient droit de parole, que le père régnait sur le fils ou encore des scènes de grand vacarme pour montrer qu’habituellement, la vie des hommes d’Église était le silence!

Bibliographie :

Livre : Heers, Jacques, « Fêtes des Fous et carnavals », Paris : Fayard, 1983, 315 pages.

Film : Si vous voulez un exemple visuel de la Fête des fous, regardez : « Le Bossu de Notre-Dame », le dessin-animé de Walt Disney.

Cet article a été publié initialement dans le magazine Oriflamme Volume 22 en décembre 2006.
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